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Entrevue avec Karim Benyekhlef

Pouvez-vous résumer vos sujets de recherche en quelques mots?

Mes travaux portent sur les incidences des technologies de l’information sur le droit et la justice. Je travaille sur ces thèmes depuis la fin des années 1980. Je m’y suis d’abord intéressé en analysant les questions de la protection du droit à la vie privée dans les échanges internationaux d’informations (flux transfrontières de données) et de la souveraineté informationnelle des États. Depuis, j’ai fondé le Laboratoire de cyberjustice en 2010 et je me penche plus spécifiquement sur la numérisation du système judiciaire et la mise en réseau des acteurs judiciaires. À ces questions se sont greffées depuis 2018 celles des incidences de l’intelligence artificielle sur l’accès au droit et à la justice. L’approche est certes juridique, mais elle mise beaucoup sur la multidisciplinarité, puisque l’apport des autres disciplines est essentiel à une bonne compréhension des enjeux juridiques et sociaux posés par le passage au numérique. À cet égard, mes objectifs de recherche sont doubles : (1) sociojuridique au sens où il convient d’analyser les effets de la numérisation sur le droit en action (effets sur la vie privée, la liberté d’expression, la propriété intellectuelle etc.) et sur le droit en lui-même (le support du droit – manuscrit, imprimerie, numérique – ne peut manquer d’influer la nature et la texture de celui-ci) et (2) technojuridique au sens où une équipe d’une douzaine de programmeurs développe au Laboratoire des applications logicielles et des outils d’IA spécifiquement conçus pour le monde de la justice. Une fertilisation croisée se noue entre ces deux objectifs et permet une meilleure appréhension des enjeux et la conception d’outils parfaitement adaptés aux besoins réels et non présumés des acteurs judiciaires.

Quelle a été la première demande de financement que vous avez obtenu à titre de chercheur principal? Avez-vous connu beaucoup d'échecs avant de l'obtenir?

J’ai eu beaucoup de chance (et ça compte aussi en recherche!) car j’ai obtenu à ma première demande, en 1990, une subvention FCAR (ancêtre du FRQ) et CRSH la même année pour un projet de recherche portant sur la souveraineté informationnelle des États. Je souhaitais aborder cette question pour ma thèse de doctorat, mais la question du droit à la vie privée dans le contexte des échanges internationaux d’informations était suffisamment prenante pour ne pas aborder cet autre thème. Les subventions obtenues furent l’occasion de débuter des recherches que je poursuis encore aujourd’hui sous d’autres formes bien entendu. Ceci dit, il faut reconnaître que l’obtention de ces deux subventions a posé des défis au plan de leur administration (notamment la supervision d’un nombre important d’étudiant-es). Ce qui n’est pas toujours souhaitable en début de carrière.

Vous estimez votre taux de succès à ? (ndlr: nombre de demandes financées par rapport au nombre de demandes soumises)

Là-aussi, j’ai sans doute eu de la chance au regard d’un taux fort positif. Une explication tient sans doute au fait qu’une demande présentée est le résultat d’un travail en amont : recherche de plus petite envergure à partir d’un article, de la préparation d’un séminaire ou d’un cours, d’échanges soutenus avec des collègues et des étudiant-es. Une subvention modeste obtenue permet ensuite de présenter une demande pour un programme de subventions plus importantes.

Quelle subvention a été un tournant et a propulsé votre carrière?

C’est une subvention du Fonds des autoroutes de l’information du gouvernement du Québec obtenue en 1996 qui m’a permis d’assoir ma nouvelle méthodologie reposant sur un croisement des approches sociojuridique et technojuridique. Autrement dit, cette subvention m’a permis de concrétiser mes réflexions sociojuridiques par le développement d’outils logiciels pour la résolution de conflits. Cette recherche action est aujourd’hui au cœur des travaux que je conduis, notamment dans le cadre de la subvention de partenariat CRSH pour le projet AJC (Autonomisation des acteurs judiciaires par la cyberjustice et l’IA) où nous réfléchissons aux incidences des algorithmes sur la justice tout en développant nous-mêmes de tels outils. Et ce développement se nourrit de ces réflexions sociojuridiques.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes chercheurs pour obtenir du financement?

Il est important de consulter des collègues qui ont obtenu une subvention du programme auquel on souhaite postuler. On peut leur demander de prendre connaissance de leur demande afin d’en comprendre la nature et la structure. Ce ne sera qu’à titre d’exemple car chaque demande est bien sûr singulière. Ensuite, il est important de faire relire sa demande par des collègues de notre discipline et aussi, si possible, par des collègues d’autres disciplines, puisque les comités subventionnaires sont souvent multidisciplinaires (écrire clairement et simplement sans recours excessif au sabir de sa discipline est un atout). Contribuer activement à un projet comme co-chercheur, y compris à la phase de rédaction de la demande, constitue également un bon moyen d’apprendre le langage des subventions. Mais le premier conseil est sans doute de s’y prendre bien à l’avance. Une demande préparée à la dernière minute a peu de chance de succès.

Merci au professeur Karim Benyekhlef d'avoir répondu à nos questions. Pour plus d'informations sur ces entrevues ou pour y participer, contacter Jane Gonçalves, conseillère à la recherche du secteur Sciences humaines et sociales du BRDV